Hockey et philosophie: Épicure et les frères K
publié le 8 juillet 2009 à 10h58 par Ken Platenpouich (Ran Tanplan)
Dureté du Mental - Christian Boissinot
En avril dernier paraissait le livre La vraie dureté du mental : hockey et philosophie. Approché par Fanatique.ca, Christian Boissinot, professeur de philosophie au Collège François-Xavier-Garneau et co-directeur, avec Normand Baillargeon, de la collection « Quand la philosophie fait pop! » répond aux questions de Ken Platenpouich dans une entrevue de fond... de zone!
KP : M. Boissinot, d'abord, deux questions pour vous : 1) Qu'est-ce que la philosophie a à voir avec le hockey? 2) Qu'est-ce que je vais apprendre en lisant La vraie dureté du mental ?
CB : Philosophie et hockey ont un point commun : chacun à sa manière donne dans la « dureté du mental ». Imaginez l'extrême dureté lorsqu'on les jumelle! Sans blague, il nous semblait évident, pour une collection consacrée à différents phénomènes de la culture populaire, particulièrement ceux qui se manifestent au Québec, de consacrer le 1er tome au hockey, qui galvanise tant les Québécois. Guillaume Latendresse doit-il évoluer sur le 2e trio? Cette question, d'une banalité sidérale pour l'homme de la rue, fait travailler quotidiennement le « mental » d'un nombre effarent de fans et de spécialistes du caoutchouc.
KP : En effet!
CB: Au point où les nouvelles associées au Canadien, comme le congédiement de Carbonneau, font passer au second plan la venue de Barack Obama au Canada, les déboires de 40 milliards de la Caisse de Dépôt ou l'épidémie de Grippe A. Cette fascination, et le mot est faible, méritait selon nous de solliciter le mental des intellos car de nombreuses questions fondamentales sont associées à notre sport national. Par exemple, un pousseux de puck mérite-t-il un salaire de 10 millions par année? Peut-on ranger Kovalev, dit l'artiste, aux côtés de Picasso? Devrait-on autoriser la prise de drogues performantes? Pourquoi le hockey est-il le seul sport de contact à autoriser les bagarres? Ces questions, et bien d'autres, sont traitées de manière très accessible et humoristique dans le livre.
KP: Ainsi, votre bouquin ne serait pas vraiment « lourd » et difficile à lire, si je comprends bien. À qui s'adresse-t-il au juste?
CB : Nul besoin d'une thèse en philo pour en comprendre le contenu, juré! C'est l'une des conditions que l'on a posées aux auteurs : pouvoir être compris entre deux périodes ou deux bières. Caricatures, dessins et encadrés informatifs viennent compléter la vingtaine de textes. L'amateur de hockey y trouvera son compte, mais aussi ceux et celles qui désirent se familiariser avec la façon dont philosophes et amoureux de la philo traitent des différents enjeux de nos sociétés, donnant envie, le cas échéant, de se tourner vers les grandes œuvres de la tradition philosophique.
KP : Le livre est sorti en avril dernier, êtes-vous satisfait de la réponse du public jusqu'à maintenant? Et qu'en est-il de cette rumeur de traduction dans la langue de Shakespeare?
CB : La réaction du public et des médias nous a surpris! Honnêtement, on ne s'attendait pas à une telle visibilité. Le Devoir et La Presse y ont consacré de belles pages, sans parler des nombreux entrefilets un peu partout et des entrevues que les auteurs ont accordées à différents médias (Radio-Canada, CBC, CIBL, etc.). On attend toujours que les émissions dédiées au Canadien, telles 110%, La Zone, L'antichambre, Corus ou l'amusante Sportnographe, nous fassent signe!
KP : Tenez-vous le pour dit! Mais, en passant, Michel Villeneuve souhaite l'abolition du Cégep, il le crie même à la radio. Donc, la philo…
CB : Ah bon! Par ailleurs, c'est une série d'articles dans le National Post, fait rarissime pour un ouvrage francophone, qui nous a fait perdre notre protecteur buccal. Cet intérêt tombe pile car il est fort possible que le livre et la collection fassent l'objet d'une traduction anglaise. Quoi de mieux que le hockey en effet pour souligner ce qui nous sépare et nous rapproche tout à la fois? Notre éditeur est en pourparlers à ce sujet et on se croise les doigts, d'autant qu'un prof de la prestigieuse université Yale a récemment demandé la traduction d'un des articles!
Soit dit en passant, il est surprenant de constater que la philosophie anglo-saxonne, si friande de culture populaire (il suffit de regarder les titres publiés ces dernières années pour s'en convaincre : The Simpsons, The Matrix, U2 … and philosophy), ne se soit pas encore penchée sur le hockey. Cette traduction devrait leur donner un aperçu, si ce n'est déjà fait, de la richesse intellectuelle et philosophique du Québec francophone, et du rapport très « distinct » que nous entretenons avec le hockey.
KP : À ce sujet, je crois savoir de sources sûres (!), que le premier article du livre, «On est Canayen, ou ben on l'est pas » traite justement des distinctions et des similitudes que l'on peut remarquer entre les nationalismes canadiens et québécois à l'aune du hockey. Aussi peut-on y retrouver plusieurs textes qui démystifient et expliquent les rapports particuliers que les Québécois entretiennent avec le Canadien (dont celui des sociologues Anouk Bélanger et Fannie Valois-Nadeau de l'UQAM). Donc, on ne risque pas de perdre trop de monde avec Hegel et Heidegger!
CB : Ça ne devrait pas!
KP : Mais, justement, parlant de la « Flanelle », que pensez-vous des innombrables discussions sur la représentation québécoise (faible) au sein du Canadien? Qu'est-ce que cela nous apprend sur les Québécois en général? Question tough : parlez-nous un peu de sport et politique!
CB : Délicate question, que nous laisserons aux gérants d'estrade! On peut néanmoins risquer une petite mise en contexte. Le hockey a certes ses racines en Amérique du nord mais il s'est internationalisé ces dernières années. Il est pratiqué dans 63 autres pays, qui interdisent tous les bagarres soit dit en passant. Pas surprenant que le nombre de Québécois dans la LNH ait fondu comme neige au soleil. De plus, les grandes vedettes de la ligue ont maintenant pour nom Ovechkin, Malkin, Crosby, Datsyuk, Kovalchuck, Zetterberg. Des joueurs rapides, créatifs, spectaculaires.
Il y a bien entendu de bons joueurs québécois, spécialement des gardiens de but mais aucun qui ne se compare aux joueurs mentionnés (Brodeur?, Luongo?). Le monde du hockey québécois a assurément un lourd examen de conscience à faire avant que l'on revoit des Richard, Lafleur ou Lemieux. Troisièmement, on ne le dira jamais assez, mais les joueurs sont devenus de véritables PME, des nomades sans véritable port d'attache (on a vu ça dernièrement). Enfin, il y a le cirque médiatique de Montréal, comparable uniquement à Dallas au football et à New York au baseball.
C'est en tentant compte de ces paramètres qu'il faut penser la faible représentation québécoise au sein du Canadien, dont le rachat par Molson ne changera rien ou si peu, comme on a pu le voir ces dernières années avec les dossiers Brière, Dumont et compagnie, ou plus récemment avec Tanguay, Bauchemin, Laperrière, Bouillon, Bégin, Dandenault…
KP : Difficile de ne pas vous donner raison la dessus ! J'en ai une petite coquine pour vous : certains joueurs du Canadien auraient-ils bénéficié de quelques leçons de philosophie l'an dernier? Quel(s) philosophe(s) conseilleriez-vous aux Kostitsyn, feu Higgins, Price, Gorges et autres jeunes « party animals » de l'équipe?
CB : Pour discipliner les « party animals » de l'équipe, nul doute que Jacques Martin devrait s'inspirer de la philosophie, puisque c'est le mental qu'il faut travailler! Il suffit de regarder à quel point Shaquille O'Neal est devenu une sorte de surhomme du basketball après que son entraîneur de l'époque, Phil Jackson, lui ait offert un exemplaire d'Ecce Homo (« Voici l'homme ») de Nietzsche. Le gardien de but des Coyotes de Phoenix, Ilya Bryzgalov, avoue lui aussi candidement sa passion pour la philosophie, qui l'aide à trouver des réponses à ses questions et à relativiser la défaite. Si la philo l'aide à comprendre ce que le hockey fait dans une ville qui n'a reçu des précipitations de neige de plus de 0,25 cm que 7 fois depuis 1896, qu'il nous fasse signe!
Une dose d'Épicure serait peut-être bénéfique pour les jeunes fêtards du Canadien, qui ne sont sûrement pas les premiers sportifs à se transformer en « Pros du Party » mais en subissent les contrecoups à l'ère des portables et de l'informatique. Épicurien, contrairement à la croyance populaire, ne signifie pas « bon vivant » mais une vie de modération qui évite les plaisirs excessifs. Nous sommes persuadés que Bob Gainey et Jacques Martin en sont déjà des adeptes car bon yeu qu'ils sont mornes!
KP : Quand on dit qu'ils sont rendus plus plates que nos politiciens! Enfin... Dernière question : votre collection « Quand la philosophie fait pop! » a-t-elle d'autres projets de livres en vue?
CB: Humour et philosophie sera le 2e tome de la collection et sortira à l'automne 2009. On essaie entre autres de comprendre pourquoi les Québécois comptent parmi les plus gros consommateurs d'humour au monde et si le rire, plutôt que la raison, le travail, etc., ne serait le trait qui nous différencie des animaux. On y fournira aussi la preuve que les philosophes peuvent être de sacrés rigolos, qui savent manier autant la plume que la blague. Tiens, une bonne du philosophe autrichien Wittgenstein à ce sujet :
Un homme rencontre son ami qu'il trouve tout essoufflé et qui récite :
- … 9, 5, 1, 4, 1, 3. Ouf!
- Comme tu as l'air épuisé!
- Eh oui! Je viens de finir de réciter le nombre Pi à l'envers…
KP : Ouf! Sacré Wittgenstein, va! Je pense que j'en aimerais mieux une mauvaise!
CB: C'est à voir! Enfin, mini-scoop : un ouvrage sur la musique pop est également en chantier. Merci!!!
KP: Pas de quoi M. Boissinot! On vous remercie pour le temps que vous nous avez consacré!
Alors les Fans, La vraie dureté du mental : Hockey et philosophie, une belle lecture d'été entre deux petites froides, question de prendre des forces pour l'hiver?

